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Chevaux du Moyen Âge

Quelle était la taille des destriers du Moyen Âge ?

Une légende tenace veut que les destriers des chevaliers du Moyen-Âge aient été d’énormes "chevaux de trait" de près d’1,80 m au garrot, afin d’être capables de porter le chevalier en armure et sa propre barde, qui pouvaient représenter jusqu'à 225 kg. Une chose est certaine, dès les IX et Xe siècles, un élevage sélectif fut entrepris en Europe de l'Ouest pour augmenter la taille et la puissance des chevaux de guerre. Les études sont cependant très difficiles sur la période du Moyen Âge car rien n’était écrit au sujet de l’élevage des chevaux. Ces derniers étaient considérés comme des armes de guerre. Il ne fallait pas prendre le risque que le moindre écrit puisse tomber entre les mains de l’ennemi.

Des historiens réputés ont défendu, et continuent à défendre la thèse du destrier géant au physique de percheron. Elle semble cependant peu probable.

Article de Amélie / Tsaag Valren

Une question de poids

L’origine de cette légende sur le destrier est liée à la croyance selon laquelle les armures médiévales étaient extrêmement lourdes, au point que les chevaliers utilisaient un marchepied ou autre système pour pouvoir enfourcher leur monture.

Elle trouve également sa source dans l’expression « monter sur ses grands chevaux », qui désigne le chevalier et son destrier partant en guerre.

Les plus lourdes armures de tournoi ne dépassaient cependant pas les 40 kg, et n’étaient pas forcément utilisées sur les terrains de guerre, où elles pesaient habituellement de 18 à 32 kg afin de laisser au chevalier une certaine liberté de mouvements.

Chevaliers en armure

Reconstitution d'armures médiévales, où l'on voit bien que les destriers n'ont pas le physique d'un cheval de trait. By Mattes. (Galerie des armes et armures, Metropolitan Museum of Art, New York)

L’armure du cheval, ou barde, dépassait rarement 32 kg, son utilisation fut également très limitée car elle était extrêmement coûteuse, le cuir bouilli étant efficace, bien plus économique, et surtout plus léger pour protéger une monture. En additionnant le poids du cavalier et en tenant compte du fait que les chevaux médiévaux étaient robustes et rustiques, bien loin de nos pur-sang d'hippodrome, il est clair qu’un cheval de trait de près d’1,80 m n’était pas nécessaire.

Une question de bon sens et de survie

La taille moyenne des hommes à l’époque était aussi largement inférieure à ce qu’elle est aujourd’hui, ainsi, Gaston Phébus, comte de Foix (1331-1391) mesurait 1,50 m et était considéré comme grand.

Quant au marchepied qui devait permettre au chevalier d’enfourcher sa monture malgré le poids de son armure, s’il a probablement été utilisé avant les joutes, il est évident qu’un chevalier ne pouvait l’emmener sur le champ de bataille.

Chevalier en armure

Chevalier en armure sur son destrier. (crédit photo)

Si le chevalier tombait à terre et se retrouvait incapable de remonter sur son cheval face à l’ennemi, il était alors en danger de mort : un grand cheval était donc un handicap. La science guerrière de l’époque s’est beaucoup perdue et il existe peu de preuves en l’état, mais la thèse du « great horse » d’1,80 m ne tient pas la route.

Une question de zootechnie et de tempérament

Affirmer que le destrier était l'ancêtre du "cheval de trait" est également bien mal connaitre l'histoire de ce dernier.

En effet, comme son nom l'indique, le cheval de trait est avant tout un cheval destiné à la traction, historiquement sélectionné par les paysans afin de remplacer le bœuf devant la charrue.

Toutes les races de chevaux de trait à notre époque sont réputées pour leur douceur et leur placidité et elles sont probablement issues du cheval commun utilisé par les paysans dans tous leurs déplacements.

Percheron

Percheron. Un cheval de trait. By Benutzer:BS Thurner Hof

Or, les rares documents qui évoquent les destriers décrivent surtout des animaux "au sang chaud",  nerveux, "dressés à mordre et à donner des coups de pied", à charger l'ennemi sans peur, dont le caractère recherché était donc à l'exacte opposée de celui du placide percheron de nos campagnes...
Le percheron a pourtant été décrit comme étant un descendant direct du destrier médiéval selon une étude américaine... !

Qu'en disent les scientifiques ?

D'après quelques ouvrages de recherche, les destriers feraient 1,50 m au garrot en moyenne, et jusqu’à 1,60 m au maximum pour la période du XVIe siècle, selon la taille des pièces d'armure du cheval (la barde), ce qui me parait tout de même un peu grand.

Codex Manesse

Destriers du codex Manesse, où l'on voit bien qu'ils sont représentés très petits par rapport aux chevaliers. (domaine public)

Note: Le Codex Manesse est un manuscrit enluminé ayant la forme d'un codex. Il a été compilé et illustré de 1305 à 1340, à la demande de la famille Manesse, d'un patriciens de Zurich. Il contient des poèmes amoureux en moyen allemand.

Une étude sur des fers à cheval retrouvés en Normandie et sur les représentations de la Tapisserie de Bayeux donnent une moyenne de 1,50 m. Le destrier anglais était censé mesurer, lui, de 1,40 m à 1,50 m (ce qui me parait déjà plus probable) et se distinguer par sa force plutôt que par sa taille.

Inversement, Marcel Mavré, auteur d'une étude sur le cheval de trait, annonce une taille moyenne d'1,30 m pour les destriers et chevaux de service commun au Moyen Âge, ce qui me parait, cette fois, bien petit.

Codex Manesse

Codex Manesse. (domaine public)

La fiabilité des pièces de barde et des fers à cheval pour en déduire la taille des destriers est elle aussi à nuancer car la taille des pieds d'un cheval n'est pas forcément proportionnelle à sa hauteur  : le pur-sang a de tout petits pieds et mesure allègrement 1,75 m, tandis que des poneys comme le Fell ne mesurent qu'1,40m et possèdent de grands pieds. La carrure du cheval est également à prendre en compte.

Taille probable des destriers

Les fameux destriers étaient probablement des animaux robustes et assez trapus, je pencherai pour une hauteur moyenne de 1,45 m, à mettre en relation avec la taille des populations humaines de l'époque et avec le risque de ne pouvoir remonter sur son cheval en plein champ de bataille.

Destrier du Moyen Age. Codex Manesse

Destrier du Moyen Age. Codex Manesse

Le cheval commun devait mesurer, lui, environ 1,30 m, ce qui fait bien du destrier un "grand cheval" en comparaison.

Une "race" que l'on retrouve aujourd'hui avec des caractéristiques compatibles, qui possédait le "sang chaud" et qui aurait pu être dressée facilement à la charge est le cheval de pure race espagnole (en l'imaginant légèrement plus petit). En effet, le cheval espagnol possède une avant-main très puissante et un poitrail musclé, caractéristiques qui semblent indiquer une facilité à porter de lourdes charges au niveau du garrot, et donc à charger plus facilement sur les champs de bataille.

pur-sang espagnol

Pur-sang espagnol. By Realinou

Il a été historiquement dressé à pratiquer l'allure que l'on nomme encore aujourd'hui "pas espagnol", et qui consiste en de grands mouvements des membres antérieurs afin, à l'origine, de piétiner les hommes à pied. Le cheval espagnol a eu une grande influence sur le cheval frison, "la perle noire", que Jules César décrivait comme le "formidable cheval de bataille des peuples de la Frise", celui dont la taille, la prestance et l'allure sombre "intimidaient l'ennemi au combat".

Frison

Frison. By B0rder

Enfin, le cheval espagnol a toujours été considéré comme une monture de prestige, durant la Renaissance, on le trouvait dans toutes les écoles de cavalerie royales.

Quant au Frison, le fait qu'il soit possède aujourd'hui de petits poumons lui interdisant la plupart des pratiques équestres d'endurance semble sérieusement limiter son potentiel comme destrier sur les champs de bataille, il faut donc en conclure que s'il fut un destrier, ce n'était peut-être pas sous l'apparence que nous lui connaissons...

Nos placides chevaux de trait ? Laissons donc leurs ancêtres dans les campagnes où ils tiraient des charrettes et effectuaient de menus travaux des champs, loin des fureurs de la guerre...

Tsaag Valren (Tsaag.free.fr)(31.01.2010)

Livres de référence

Ralph Henry Carless Davis : The Medieval Warhorse. Londres : Thames and Hudson, 1989 (une étude qui annonce une taille des destriers de 1,70 m à 1,80 m)
Christopher Gravett : English Medieval Knight 1300-1400. Oxford : Osprey Publishing, 2002 (ISBN 1-84176-145-1) (une étude qui affirme que le destrier avait la constitution et la taille d'un cheval d'équitation ordinaire)
John Clark The Medieval Horse and its Equipment: c.1150-c.1450. 2e éd. révisée,  The Boydell Press, 2004 (ISBN 1-8438-3097-3) (une étude bien faite qui tord enfin le cou à la plupart des idées reçues)

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