Le rat est sans doute le plus intelligent et le
plus rusé des animaux. On ne peut comprendre
le rat si on se contente de l’empailler dans
une fiche descriptive.
Le plus passionnant quand on parle de ce rongeur
est certainement de le faire vivre à travers
des anecdotes vécues.
L’organisation sociale du rat, et notamment
du surmulot ou « rat d’égout
» est la clé de sa réussite.
C’est en tout cas ce que démontrent
les observations.
Le rat et la mort
Quand une vieille maison menace de tomber en ruine, les rats
déménagent. Le rat tient à la vie tout
autant que nous et l’appréhende avec autant d’angoisse.
Le peuple rat vit en république mais ils reconnaissent
l’autorité d’un chef, notre Président
de la République en quelque sorte.
Comme nous, le chef se nomme tout seul. En effet, ne nous
leurrons pas, les élections ne sont là que pour
rassurer le peuple dans son impression d’avoir le libre
arbitre. Ce chef des rats se nomme car il se juge supérieur
aux autres.
Cependant, le chef prend conseil auprès de quelques
ministres.
Ainsi, quand la masure devient incertaine, le chef émet
un cri aigu. Il délibère avec cinq ou dix ministres
et bien que je ne parle pas rat, leur conciliabule peut se
traduire par « La maison va s’écrouler
en écrasant nos femmes et nos enfants. Fuyons ! ».
Le rat est un glouton. Où peut-être devrais-je
dire qu’il a appris la notion de grande consommation
à notre contact.
Mais, c’est surtout un ingénieur qui ne recule
devant rien pour s’approvisionner dans nos cuisines,
l’équivalent de nos grandes surfaces.
Comment font-ils pour s’introduire dans une place forte
si bien gardée ?
Ils se rangent en ligne. Le chef attaque le mur avec ses
dents puis après avoir retiré sa portion de
plâtre, il cède la place à un second rat
et ainsi de suite jusqu’au dernier.
Chacun participe à tâche égale.
Lors d’une expérience, 12 tomates dont 6 empoisonnées
ont été placées dans une cuisine.
Après s’être introduit dans les lieux,
le chef inspecte avec minutie la pièce. Le rat voit
très bien la nuit et son odorat est exceptionnel. Le
signal de l’invasion est donné par un petit cri
si le chef juge qu’il n’y a aucun danger. A ce
signal, l’armée commence son orgie.
Le lendemain, il ne restait plus que 6 tomates, celles qui vaient été empoisonnées et que les rats avaient dédaigné.
Le rat est un fin stratège
Une autre expérience démontre la supériorité
du rat. En fait, il doit bien rire de nous. J’imagine
son sourire narquois face à nos pièges grossiers.
Des rats avaient commencé à percer un trou
dans un mur. Un piège, une souricière en l’occurrence,
a été placé devant l’endroit où
l’invasion était prévue.
Le lendemain, le trou avait bien été fait à
l’endroit prévu mais rebouché. Un peu
plus loin, un autre trou apparaissait qui avait servi de passage.
La cuisine avait bien sur été dévastée
et le piège n’avait servi à rien. Aucun
rat pris au piège par contre l’appât avait
disparu.
Pourquoi les rats avaient-ils rebouché le premier
trou piégé ? Ont-ils pensé que d’autres
rats, moins expérimentés car plus jeunes, pourraient
s’y laisser prendre ? Une chose est sure, ils savaient
que l’homme n’avait pas placé des souricières
sur toute la longueur du mur.
Le rat est un cannibale
La quantité de nourriture disponible influe sur le
comportement des rats. Quand les ressources diminuent, de
massives migrations s’effectuent. Si la famine s’accentue,
les espèces dominantes comme le surmulot ou le rat
noir, se font cannibales.
Ils s’attaquent à des congénères
plus faibles d’autres familles et s’approprient
ainsi leur territoire et les ressources qu’il contient.
C’est aussi pour cette raison qu’il arrive qu’un
lieu infesté par des rats semble déserté
subitement.
Mais, ce qui nous semble intolérable est en fait un
signe d’intelligence. En régulant eux-mêmes
leur population, les rats évitent la famine. Nous devrions
en tirer des leçons. La surpopulation n’amène
que misère et chaos.
Guerre et paix
Les rats d’une même famille se reconnaissent
à l’odeur. Des surmulots ont ainsi été
installés dans un enclos assez vaste.
Ces rats ne se connaissaient pas. Au départ, tout se
passa bien. Puis, ils commencèrent à s’acclimater
et à occuper des territoires.
Parallèlement, des couples qui ne se connaissaient
pas se formèrent. Plusieurs unions eurent ainsi lieu.
Les surmulots célibataires occupaient un rang inférieur
et étaient victimes des agressions des couples.
Peu à peu, un seul couple, les plus forts, restèrent
maîtres de l’enclos. Ils avaient tué tous
les autres rats.
Le couple survivant assura sa descendance. A partir de là,
la paix régna.
La mère porte souvent
ses petits pour les protéger (capture d'écran sur le documentaire "le Rat" Collection Marshall Cavendish)
L’affection qui caractérise les rapports entre
les femelles et leurs enfants s’étend aux pères,
aux oncles, aux grands-mères etc … Jusqu’à
la nième génération.
Il n’y a jamais de luttes sérieuses au sein de
cette superfamille.
Dans une troupe de rats, la hiérarchie n’existe
pas vraiment et le contact est apprécié. Les
rats aiment se toucher mutuellement. Le cérémonial
consiste à se glisser l’un sous l’autre.
Il n’existe ni jalousie, ni convoitise ou lutte pour
le pouvoir.
Communication et expérience
La communication au sein de la superfamille fonctionne par
la transmission d’un individu à l’autre
d’états affectifs mais également par voie
de tradition et d’expériences nouvellement acquises.
Quant un rat découvre une nourriture nouvelle, c’est
le premier qui la découvre qui décide si c’est
consommable ou non.
S’il ne l’accepte pas, aucun membre de la superfamille
ne s’en approchera plus. Le piège est marqué
d’urine et d’excréments.
Mais, le plus étonnant c’est que la connaissance
du danger est transmise d’une génération
à l’autre.
C’est pourquoi, il est si difficile de lutter contre
eux avec des poisons.
Le rat a le sens du partage
Des expériences menées en laboratoires montrent
que les solutions adoptées par des groupes de rats
pour surmonter les difficultés ne sont pas individuelles
mais sociales.
Par exemple, un groupe de six rats a dû nager en apnée
pour atteindre un distributeur de nourriture. Au début,
on ne met pas d’eau et les rats marchent jusqu’au
distributeur. Puis, on met de plus en plus d’eau. Certains
réussissent à plonger mais d’autres non.
Ils savent pourtant tous nager.
A ce moment là, des rôles se dessinent. Il y
a ceux qui plongent pour ravitailler le groupe et ceux qui
attendent et tentent éventuellement de chaparder la
nourriture aux plongeurs. Mais, les plongeurs sont toujours
les mêmes et cela assure en final de la nourriture à
tout le groupe.
Rats noirs à Karni Mata Temple en Inde. Ces rats sont nourris et non agressifs vis à vis de l'homme. By Mic Baun Licence
On peut alors parler d’une coopération, non
prévue, ni imposée qui émerge et engendrée
par un processus d’auto-organisation. Chacun trouve
un moyen de s’adapter à la situation en fonction
de ses propres aptitudes conjuguées à celles
des autres. Cela conduit certains rats à venir en aide
aux autres sans l’avoir préalablement envisagé.
Luttes tribales
A quoi sert cette haine entre les familles de rats ? La théorie
de Darwin ne s’applique pas ici. La sélection
n’aboutit à aucune adaptation particulière.
Par contre, peut-être que ces luttes incessantes permettent
à certaines familles de s’agrandir et de devenir
de plus en plus combatives au fil des générations.
Le rat et l’homme
Si on devait organiser un procès contre les rats,
quels seraient les chefs d’accusation ?
Crimes par épidémies
Délinquance sur nos décharges publiques
Sabotages d’installations électriques
Quels sont les arguments pour leur défense ?
Une société aussi évoluée que
la nôtre qui va dans l’espace ne semble pas être
capable de gérer ses déchets. Ce ne sont pas
les rats qui prennent la nature pour une décharge mais
nous. Dans leur environnement normal, les rats se nourrissent
de graines et de céréales, pas de papiers de
chew-gum.
Ce ne sont pas les rats qui ont inventé les égouts
mais bien l’homme. Sans eux, ils seraient d’ailleurs
engorgés.
La peste n’est pas transmise par le rat mais par la
puce qui parasite certaines espèces dont le surmulot;
le manque d'hygiène fait le reste. Cependant, il est
indéniable que certains rongeurs peuvent colporter
des maladies graves. Le gentil écureuil que l'on trouve
si beau peut également transmettre la peste et la tularémie.
Le rat est un miroir qui nous renvoie une image peu flatteuse
de notre manque d’hygiène, de notre laxisme et
de l’inégalité des conditions sociales.
Quand il y a une invasion de rats, ce n’est jamais dans
les beaux quartiers.
Finalement, le rat, et plus particulièrement le surmulot,
a surtout le toupet de rentrer en compétition avec
l’homme. Mais, en matière de destruction de l’environnement
et d’extermination, nous avons de bonnes longueurs d’avance
sur lui.
Mammifères de l'Afrique Australe aux Editions Könemann.
Histoire Naturelle de G.Buffon. L'Agression, une histoire
naturelle du mal de K.Lorenz. La vie fantastique de J.Méry.
Répertoire des Rats de M. Dansel. Sciences et Avenir
H.S N°139